Je propose de donner à la phase post-IA un sens précis : la reprise, étape après étape, de la pensée par l’humain, jusqu’au point de pouvoir se passer de l’IA. Le « post » désigne ici un moment de notre apprentissage. Après avoir découvert ce que nous pouvons produire avec la machine, nous devons éprouver ce que nous sommes devenus capables de penser sans elle.
Nous consacrons beaucoup d’attention à l’entrée dans l’IA. Nous apprenons à formuler des demandes, à organiser des dialogues, à déléguer des tâches toujours plus complexes. La progression se mesure volontiers à la place que l’outil prend dans notre activité. Il faudrait accorder autant de soin au mouvement qui permet de reprendre cette activité en main. Que reste-t-il de l’augmentation lorsque nous fermons la fenêtre ?
J’ai souvent employé le mot sympoïèse pour parler du faire et du penser avec l’IA. Une question se précise dans l’échange, une objection ouvre une piste, une proposition oblige à revoir une conviction. Cette élaboration peut nous conduire là où nous ne serions pas allés de la même manière. Elle peut aussi nous aider à comprendre un raisonnement que nous n’aurions pas su construire seuls au départ [->]
Mais ce qui émerge de la relation et ce que chacun s’approprie demandent à être examinés séparément. Un texte peut devenir plus convaincant pendant que son auteur comprend moins bien comment il tient. Une analyse peut gagner en finesse sans que la personne sache reproduire la distinction décisive. La pertinence du résultat laisse donc entière la question de la contribution humaine et de ce qui s’est effectivement appris.
Dans « Dé-penser l’IA », je proposais de préserver notre autorité cognitive et de choisir ce que nous refusons d’automatiser. Cette exigence prend ici une forme supplémentaire. Nous pouvons aussi reprendre ce que nous avons commencé à déléguer. La frontière entre l’activité humaine et l’appui de la machine peut se déplacer dans les deux sens. [->]
J’appellerai ici dépoïèse ce travail de désengagement progressif : défaire la dépendance construite dans le faire-avec, tout en conservant les acquis de la rencontre. Le mot désigne, dans cette proposition, un travail d’appropriation. Ce que l’échange avait permis d’élaborer doit pouvoir être repris, compris et remis en mouvement par la personne elle-même.
Ce retrait demande une progression. Couper soudainement l’accès à l’IA permet de constater une dépendance ; cela ne suffit pas à reconstruire une capacité. Le personnage tombé devant le mur a besoin de se relever, puis de réapprendre ses appuis. Pour la pensée, il faut rendre à l’humain des opérations entières, avec le temps et l’effort qu’elles exigent.
On peut commencer par reprendre la formulation du problème. Après un travail mené avec l’IA, je ferme l’échange et j’explique, avec mes mots, ce que je cherche réellement et pourquoi cette question mérite d’être posée. Si je ne retrouve que les formulations de la machine, l’appropriation reste à faire.
Lors d’un travail suivant, je construis une première hypothèse avant de consulter l’IA. Je lui confie encore un rôle de contradiction, mais j’assume le point de départ. Puis je reprends aussi la recherche des objections. Je dois pouvoir reconnaître moi-même une faiblesse dans mon argument, chercher ce qui pourrait le réfuter et décider comment le corriger.
L’étape suivante consiste à élaborer un raisonnement complet avant toute confrontation avec l’outil. Enfin vient l’épreuve du transfert : traiter seul une situation nouvelle, suffisamment différente pour empêcher la simple restitution d’une réponse mémorisée. La pensée revient à l’humain lorsqu’il peut adapter ce qu’il a appris, et continuer quand les conditions changent.
Cette autonomie se nourrit de lectures, de discussions et de ce que d’autres nous ont transmis. Elle implique de pouvoir mobiliser ces ressources en assumant son jugement. Se passer de l’IA, pour l’activité concernée, signifie retrouver la capacité de poursuivre ce travail intellectuel sans devoir lui confier chaque incertitude.
Le « Couloir humain » prend alors toute son importance. Le papier, le dessin, une discussion entre personnes créent un espace où la pensée peut se former avant l’arrivée d’une réponse automatisée. Dans une démarche post-IA, cet espace s’élargit progressivement. Ce qui nécessitait hier un appui redevient accessible à l’effort propre. [->]
Cette perspective change aussi ce que nous attendons d’un apprentissage avec l’IA. Un travail réussi devrait pouvoir être suivi d’un travail repris sans elle. L’étudiant.e devrait pouvoir expliquer les choix qui organisent son texte, reconstruire un argument et l’adapter à un autre problème. La délégation devient formatrice lorsque nous organisons les conditions de cette reprise.
Penser, co-penser, dé-penser, repenser. Ces quatre verbes peuvent donner un rythme au parcours. Penser engage notre capacité propre. Co-penser l’expose à des propositions et à des résistances nouvelles. Dé-penser l’IA consiste à réduire progressivement la part de pensée que nous lui confions. Repenser signifie alors penser à nouveau par soi-même, avec les transformations que le voyage a rendues possibles.
La décroissance de la dépendance devient ainsi un objectif d’apprentissage. Nous pouvons choisir des usages qui nous aident à rendre l’assistance de moins en moins nécessaire. La qualité de cette relation se lit dans la liberté intellectuelle qu’elle nous permet de retrouver. Pouvoir se passer de l’IA devient une épreuve de maturité de son usage.
Retrouver sa pensée d’avant serait déjà sortir d’une dépendance. L’ambition du parcours va plus loin. Nous avons rencontré des raisonnements, travaillé des objections, découvert d’autres façons de poser les problèmes. Une part de cette expérience devrait désormais nous appartenir. C’est ce supplément de pensée autonome que je propose d’appeler le delta+.
Ce delta+ se cherche dans la différence entre ce que je pouvais penser seul avant le parcours et ce que je peux encore penser seul après. Il demande du recul. Une distinction que je sais répéter aujourd’hui devra rester disponible quelques semaines plus tard, dans une autre situation. Une méthode devient mienne lorsque je peux l’adapter et expliquer pourquoi je la modifie.
Le signe plus ne peut donc pas être accordé d’avance. Il faut aussi tenir compte de ce qui s’est affaibli pendant le voyage. Avoir appris à obtenir une analyse brillante tout en perdant la capacité d’en construire une élémentaire oblige à revoir le bilan. La réussite du travail réalisé avec l’IA peut masquer un appauvrissement de celui qui l’a conduit.
À l’inverse, le gain peut être discret : une question mieux posée, une objection que je sais désormais anticiper, une manière plus rigoureuse de vérifier ce que j’affirme. Il peut aussi tenir à une conscience plus nette de mes limites. Le delta+ n’exige pas que je sache tout. Il exige que quelque chose se soit durablement ajouté à ma capacité de comprendre et de juger.
Bienvenues dans le 3e cycle des mes réflexions, cours et formations IA : Après Parler à l'IA (niveau I) et Penser avec l'IA (niveau II), nous voici arrivés à Repenser l'IA (niveau III).