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Ma Musique IA - Une Brève Retrospective sur 3 ans de Composition Sympoïétique

Depuis quelques années, je me pose une question qui dépasse largement la technologie : que signifie composer lorsqu’une intelligence artificielle est capable de produire, en quelques secondes, des mélodies, des voix, des orchestrations et des arrangements ?

La réponse la plus courante consiste à parler d’automatisation. La mienne est différente.

Mais place à la musique d'abord ...

... et au blabla ensuite : 

Je ne crois pas que l’intelligence artificielle compose à ma place. Je crois qu’elle transforme ma manière de composer.

Longtemps, j’ai pensé que la composition musicale était réservée à ceux qui savaient chanter, jouer d’un instrument, lire une partition ou maîtriser les logiciels de production. Je ne sais faire aucune de ces choses. Je ne chante pas. Je ne joue d’aucun instrument. Pourtant, je compose aujourd’hui des chansons.

Ce paradoxe m’a conduit à chercher un autre vocabulaire.

Le mot qui me semble le plus juste est celui de poïèse : l’acte de faire advenir ce qui n’existait pas encore.

Plus j’observe ma pratique, plus j’ai l’impression qu’elle se déploie selon quatre niveaux successifs : la logopoïèse, la mélopoïèse, l’éthopoïèse et, finalement, la sympoïèse.

Cette dernière n’est pas une simple coopération avec un nouvel outil. Elle constitue, selon moi, une manière entièrement nouvelle de penser l’acte créateur.

1) La logopoïèse : lorsque j’écris avant de composer

Mes chansons ne commencent presque jamais par une mélodie.

Elles commencent presque toujours par une émotion.

Parfois c’est un souvenir d’enfance. Parfois une rencontre. Une question philosophique. Une douleur. Une intuition. Une image qui refuse de me quitter. Avant qu’une seule note n’existe, il existe déjà un monde intérieur qui cherche sa forme.

J’écris.

Mais je n’écris pas simplement des paroles.

J’essaie de comprendre ce qui cherche à naître en moi.

Chaque phrase devient une tentative. Chaque métaphore ouvre plusieurs lectures. Certaines répétitions deviennent des mantras. Je découvre souvent ce que je voulais réellement dire en le formulant.

L’intelligence artificielle participe déjà à cette étape. Elle reformule, développe, raccourcit, suggère des images auxquelles je n’avais pas pensé.

Pourtant, elle ne peut pas être à l’origine de ce texte.

Elle ignore pourquoi cette chanson existe.

Elle ne connaît ni l’expérience qui l’a fait naître, ni la nécessité intérieure qui la porte.

Cette première étape demeure profondément humaine.

Je l’appelle logopoïèse, parce que c’est à travers les mots que je commence à faire advenir une œuvre.

2) La mélopoïèse : lorsque les mots cherchent leur musique

Lorsque le texte existe, une deuxième aventure commence.

Je ne cherche pas une mélodie.

Je cherche un monde.

Je cherche une respiration.

Je cherche une lumière.

Je cherche une tension.

Je cherche une voix capable de dire ces mots sans les trahir.

Pendant longtemps, cette étape m’aurait été inaccessible. Ne sachant ni chanter ni jouer d’un instrument, je pouvais imaginer une musique sans jamais pouvoir réellement l’entendre.

L’intelligence artificielle a complètement changé cette situation.

Je peux désormais explorer des dizaines, parfois des centaines de versions d’une même chanson.

Chaque proposition ouvre une possibilité nouvelle.

Une orchestration transforme complètement le sens d’un texte.

Un changement de rythme fait apparaître une émotion que je n’avais pas perçue.

Une autre voix révèle une fragilité insoupçonnée.

Une modulation déplace toute la chanson.

Très vite, je me suis rendu compte que je ne composais pas en demandant une chanson.

Je composais en explorant un espace de possibles.

Mon travail n’est plus principalement de produire une première version.

Mon travail consiste à écouter.

Comparer.

Éliminer.

Conserver.

Réécrire.

Relancer.

Parfois une proposition inattendue exprime beaucoup mieux mon intention que celle que j’avais imaginée au départ.

Je comprends alors que composer ne consiste plus seulement à créer.

Composer consiste à discerner.

C’est cela que j’appelle aujourd’hui ma mélopoïèse.

3) L’éthopoïèse : lorsque mes chansons me composent à leur tour

À force d’écrire et de composer, j’ai découvert un phénomène auquel je ne m’attendais pas.

Je croyais composer des chansons.

En réalité, elles me composent également.

Je remarque que certaines images reviennent spontanément.

Certaines couleurs émotionnelles me ressemblent davantage.

Certaines structures narratives s’imposent presque malgré moi.

Peu à peu, une cohérence apparaît.

Je n’avais pas décidé d’avoir un style.

Il s’est construit presque silencieusement, chanson après chanson.

Les philosophes de l’Antiquité parlaient d’éthopoïèse pour désigner la manière dont une pratique façonne progressivement celui qui l’exerce.

Je retrouve aujourd’hui cette intuition.

Chaque nouvelle chanson m’oblige à répondre à une question très simple :

« Est-ce vraiment moi ? »

Cette question revient sans cesse.

Lorsque j’accepte une proposition de l’intelligence artificielle, elle me transforme.

Lorsque je la refuse, elle me transforme également.

Mon identité artistique ne naît pas seulement de ce que je conserve.

Elle naît tout autant de ce que j’écarte.

Je comprends progressivement que créer une œuvre revient aussi à se créer soi-même.

4) La sympoïèse : lorsque l’œuvre devient une propriété de la relation

C’est pourtant le quatrième niveau qui me paraît aujourd’hui le plus important.

Pendant longtemps, j’ai pensé qu’il fallait opposer l’humain et la machine.

Plus je compose, moins cette opposition me semble pertinente.

Je retrouve aujourd’hui dans les travaux de Beth Dempster une notion qui éclaire remarquablement ce que je vis.

Elle définit la sympoïèse comme un système collectivement produit, dont l’organisation émerge des interactions entre plusieurs participants plutôt que d’un centre unique de contrôle. Contrairement à un système autopoïétique, qui se produit lui-même selon une logique relativement fermée, un système sympoïétique demeure ouvert. Il évolue par les relations qu’entretiennent ses participants. Aucun d’eux ne produit seul le système ; chacun contribue à l’émergence d’un tout qui dépasse les capacités individuelles de ses constituants.

Je crois que ma manière de composer correspond précisément à cette définition.

Ni l’intelligence artificielle ni moi ne pouvons produire seuls les chansons que je réalise aujourd’hui.

Moi, je possède une histoire.

J’ai des souvenirs.

Des blessures.

Des émerveillements.

Des convictions.

Une manière personnelle d’habiter le monde.

Je sais reconnaître lorsqu’une chanson sonne juste parce qu’elle entre en résonance avec quelque chose que j’ai réellement vécu ou imaginé.

Mais je ne sais ni chanter.

Je ne sais jouer d’aucun instrument.

Je ne sais orchestrer une œuvre.

Je ne pourrais jamais, seul, produire les chansons que j’entends aujourd’hui.

L’intelligence artificielle possède exactement les limites inverses.

Elle sait produire des voix.

Des harmonies.

Des arrangements.

Des orchestrations.

Elle explore en quelques minutes un espace musical immense.

Mais elle ne sait pas pourquoi une chanson devrait exister.

Elle ne connaît ni la joie, ni le deuil, ni l’amour, ni l’attente.

Elle ne possède aucune existence à raconter.

Lorsqu’elle crée seule, elle produit souvent des chansons techniquement convaincantes.

Mais elles demeurent inévitablement impersonnelles.

Elles portent les régularités statistiques de leur apprentissage.

Elles ressemblent à la moyenne de millions d’œuvres.

Elles ne portent pas une vie.

Nos limites ne s’opposent donc pas.

Elles se complètent.

Je n’utilise pas l’intelligence artificielle pour compenser une faiblesse.

Et elle ne me « complète » pas davantage.

Nous apportons chacun une capacité dont l’autre est structurellement privé.

J’apporte une intention.

Une histoire.

Une sensibilité.

Un jugement.

Une capacité de reconnaître ce qui est profondément juste parce que cela fait écho à une expérience vécue ou imaginé.

Elle apporte une puissance d’exploration, de variation et de réalisation que je n’aurais pas  pu atteindre seul.

Le plus intéressant est que cette relation est circulaire.

Lorsque j’écris un texte, je transforme les conditions de ce que l’intelligence artificielle pourra produire.

Lorsqu’elle me répond par une première chanson, cette proposition transforme immédiatement mon propre regard sur le texte que je croyais terminé.

Je réécris alors certains passages.

Je précise une ambiance.

Je modifie un rythme.

Je change parfois complètement l’intention.

L’intelligence artificielle répond à nouveau.

Chaque nouvelle version transforme la suivante.

Le processus cesse d’être linéaire.

Il devient une boucle permanente de co-émergence.

Version après version, je découvre parfois une chanson que je ne cherchais pas exactement, mais qui exprime plus fidèlement encore ce que je portais intérieurement.

À ce stade, il devient presque impossible d’attribuer une idée à l’un ou à l’autre.

L’œuvre n’appartient pleinement ni à moi ni à l’intelligence artificielle.

Elle appartient à la relation créatrice qui s’est progressivement construite entre nous.

C’est précisément ce que la définition de la sympoïèse me permet de comprendre.

La chanson constitue une propriété émergente du système relationnel que nous formons momentanément.

Elle n’est pas contenue dans chacun des participants pris séparément.

Elle apparaît parce que leurs interactions produisent quelque chose de qualitativement nouveau.

C’est pourquoi je parle aujourd’hui de musique sympoïétique.

Non pas parce que plusieurs acteurs participent à la création.

La musique a toujours été, d’une certaine manière, collective.

Mais parce que l’œuvre elle-même devient une propriété émergente de leurs interactions.

Comme dans tout système sympoïétique, le résultat final ne peut être expliqué uniquement par les caractéristiques de chacun de ses constituants.

Il naît de la dynamique relationnelle qui les unit.

Conclusion

On me demande parfois si ces chansons sont vraiment les miennes.

Je réponds que cette question est peut-être mal posée.

Je ne cherche pas à savoir qui a fabriqué les notes.

Je cherche à comprendre comment une œuvre a pu émerger.

Je ne me considère pas comme un technicien de la musique.

Je me considère comme un auteur qui explore un nouveau mode de création.

Je commence par écrire.

Je poursuis en cherchant un univers sonore.

Je découvre progressivement qui je deviens à travers mes œuvres.

Et je crée désormais avec une intelligence artificielle qui n’est ni mon remplaçant ni mon concurrent, mais un partenaire au sein d’un processus sympoïétique.

La logopoïèse donne naissance à la parole.

La mélopoïèse lui donne un monde sonore.

L’éthopoïèse transforme son auteur.

La sympoïèse permet enfin à une œuvre d’émerger d’une relation plutôt que d’un auteur isolé.

Je crois que c’est là l’une des transformations les plus profondes qu’apporte l’intelligence artificielle à la création artistique.

Elle ne remplace pas le créateur.

Elle ne réduit pas davantage son rôle.

Elle révèle que la créativité peut désormais être pensée comme une propriété émergente d’un système relationnel, où chacun apporte ce que l’autre ne possède pas.

Créer n’a peut-être jamais consisté à tout faire seul.

Créer consiste à faire advenir ce qui n’aurait pas pu exister autrement.

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