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L'Auto-Planète

Croyez-vous en l'auto-planète, un monde où les machines travailleront à notre place? Non? Alors, gardez vos employé.e.s. J'ai écrit cette phrase en haut de mon carnet après avoir réalisé mon habituel dessin matinal. Je ne l'ai pas écrite contre la technologie, ni par nostalgie d'un monde sans automatisation. Je l'ai écrite comme une alarme logique. Une entreprise peut remplacer un salarié par une machine en quelques semaines. Une société, elle, doit continuer à porter la personne qui sort du cadre. Mon schéma part de là: ce qui ressemble à un gain local peut devenir une perte systémique si la boucle économique n'est plus alimentée par des revenus humains.

Dans la première case, tout semble banal - et justement essentiel. Deux personnes travaillent dans l'entreprise. Elles produisent, reçoivent un salaire, consomment, paient des cotisations et des impôts. Le flux est discret, presque invisible, parce qu'il est normal. Pourtant c'est ce flux qui tient la charpente collective: budget public, assurance sociale, commerce local, confiance quotidienne. Cette étape n'a rien de spectaculaire. Mais je la relis comme un rappel: 

une économie n'est pas seulement une fonction de production, c'est aussi une fonction de circulation.

Dans la deuxième case, l'IA entre et remplace l'employé B. Le personnage devient rouge, rejeté hors de l'entreprise. Du point de vue du dirigeant, le raisonnement est compréhensible: plus de productivité, moins de coûts, une promesse de vitesse. Je ne nie pas cette rationalité microéconomique. Je constate seulement son angle mort: le coût social ne disparaît pas, il change d'adresse. L'entreprise a allégé sa masse salariale; la collectivité, elle, récupère une personne sans revenu stable. Le rouge du dessin est ce déplacement de charge.

Du temps de mes études, j'ai appris à la lecture de Joël De Rosnay (Le Macroscope) que pour comprendre la complexité, il faut savoir zoomer en avant et en arrière des systèmes. Dans la troisième case, le rouge devient donc orange dans la boîte plus grande société. C'est la phase critique: aides, reconversion, accompagnement, parfois attente. Plus j'automatise vite, plus cette zone grossit. Et plus elle grossit, plus la contradiction apparaît: moins de salariés dans l'entreprise signifie souvent moins de contributions directes, alors même que les besoins publics augmentent. Cette étape est le coeur politique du schéma. Le sujet n'est plus seulement l'IA est-elle performante?, mais 

qui finance la transition quand la performance privée produit une vulnérabilité collective?

La quatrième case introduit la taxe IA. La flèche orange remonte vers la machine, puis revient vers la société. C'est l'idée de transition: si la valeur est créée par automatisation, une part de cette valeur doit revenir au pot commun pour éviter l'asphyxie sociale. Je vois bien les objections: définition de l'assiette, mesure réelle de l'automatisation, contournements comptables, concurrence entre juridictions. Mais je vois aussi le principe de cohérence: si l'on accepte la substitution technique, on ne peut pas refuser la responsabilité distributive. Sans ce retour, la boucle casse: l'entreprise gagne en marge, puis perd ses clients.

La cinquième case pousse le raisonnement jusqu'au bout: l'auto-planète. Plus d'employé.e.s dans l'entreprise, seulement des systèmes automatisés, et une société entière hors de la boîte productive. Utopie pour certains, dystopie pour d'autres. Je la dessine surtout comme un test de vérité. Pour que ce monde tienne, il faudrait une gouvernance mondiale de la contribution automatisée, sinon les acteurs se déplacent là où la règle est la plus faible. Il faudrait aussi une réponse culturelle: que fait une humanité libérée du travail de subsistance - création, soin, apprentissage, engagement civique, ou simple désorientation?

Ce dessin matinal m'amène à une évidence simple: 

contrairement à une entreprise, la société ne peut pas licencier ses citoyens. 

Elle doit les intégrer, les soutenir, et leur donner une place, même quand la chaîne productive change de nature. C'est peut-être pour cela qu'en français on appelle aussi les entreprises des sociétés. L'IA nous rappelle aujourd'hui, avec une brutalité nouvelle, que ce mot n'était pas qu'une forme juridique. C'était déjà un rôle social.

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