La puissance cognitive apportée par l’intelligence artificielle a ouvert une ère nouvelle de symbiose, dans laquelle la pensée humaine peut s’appuyer sur des capacités de co-pensée d’une ampleur inédite. Cette transformation ne concerne pas seulement les outils, mais les régimes mêmes de la pensée.
Cette montée en puissance s’accompagne d’un risque rarement nommé : celui de l’ivresse intellectuelle. Lorsque la capacité de produire, d’analyser et de synthétiser excède la capacité humaine d’attention, d’appropriation et de discernement, la pensée perd sa justesse.
La question n’est donc pas ce que la symbiose humain–IA rend possible, mais ce qu’elle fait à l’humain lorsqu’elle redéfinit son régime de pensée, son rapport à l’effort intellectuel et sa capacité de discernement.
La présente charte énonce les principes de la sobriété intellectuelle, entendue comme la capacité à maintenir des frontières habitables dans la co-pensée avec l’IA.
Article 1 — Principe de justesse
La sobriété intellectuelle ne consiste pas à penser moins, mais à penser juste.
Il s’agit ici de déplacer radicalement la question de la quantité vers celle de l’adéquation. La sobriété intellectuelle ne vise pas la réduction de l’activité cognitive, ni la limitation par principe de la puissance disponible, mais l’ajustement fin entre ce qui est pensé et ce qui mérite réellement d’être pensé. Penser juste signifie mobiliser un régime de pensée proportionné à l’enjeu, à la situation et à la responsabilité engagée, plutôt que d’activer systématiquement la puissance maximale rendue possible par la symbiose humain–IA.
Ce principe s’applique par une vigilance constante sur le niveau de complexité, de profondeur et de co-pensée que l’on engage. Il invite à se demander, avant et pendant l’usage de l’IA, si le régime de pensée mobilisé éclaire réellement la situation ou s’il la surcharge. Appliquer la justesse, c’est accepter de simplifier lorsque la complexité n’apporte rien, de ralentir lorsque la vitesse nuit à la compréhension, et parfois de renoncer à une co-pensée sophistiquée lorsque l’enjeu appelle une pensée plus directe, plus incarnée ou plus limitée.
Ce principe est fondamental parce qu’il rompt avec l’idée implicite selon laquelle plus de puissance cognitive serait toujours préférable. Sans justesse, la pensée devient hypertrophiée, déséquilibrée, voire déconnectée du réel. La justesse protège la pensée de l’ivresse intellectuelle et constitue la condition première d’une maturité intellectuelle à l’ère de la symbiose humain–IA. Elle permet de préserver le sens, la responsabilité et l’habitabilité de l’acte de penser.
Question-clé (humaine)
Le régime de pensée que j’active est-il juste au regard de l’enjeu réel que j’affronte ?
Prompt socratique à transmettre à l’IA, ou mieux : à un.e ami.e
Tu agis comme un interlocuteur socratique.
Aide-moi à examiner si le niveau de co-pensée que j’emploie est proportionné à l’enjeu réel de la situation que je décris.
Ne me donne pas de réponse ni d’évaluation finale.
Commence par reformuler ce que tu comprends de l’enjeu et de la manière dont je le traite.
Puis aide-moi à distinguer ce qui, dans ma réflexion, relève de l’essentiel et ce qui pourrait relever d’un excès de complexité ou de puissance.
Termine en me posant une seule question qui m’oblige à juger moi-même de la justesse du régime de pensée que j’utilise.
Je m’engage à rechercher la justesse plutôt que la puissance, en mobilisant un régime de pensée proportionné à l’enjeu réel auquel je fais face.
Article 2 — Frontière du contexte
La sobriété intellectuelle suppose la maîtrise explicite du contexte dans lequel la co-pensée se déploie.
Il s’agit ici de reconnaître que toute pensée, et a fortiori toute co-pensée avec une IA, s’inscrit toujours dans un contexte précis : une situation donnée, des enjeux concrets, une temporalité, des acteurs concernés et des conséquences possibles. La sobriété intellectuelle commence lorsque ce contexte est rendu explicite et reste présent tout au long de la réflexion. À l’inverse, la pensée devient excessive lorsque la co-pensée se détache progressivement de la situation réelle qui l’a motivée, glissant vers une abstraction autonome et auto-entretenue.
Ce principe s’applique par un effort conscient de contextualisation avant, pendant et après la co-pensée. Il implique de nommer clairement la situation à laquelle on répond, de vérifier régulièrement si la réflexion est toujours reliée à cet ancrage initial, et d’oser interrompre ou réduire la co-pensée lorsque celle-ci se poursuit par inertie plutôt que par nécessité. Maîtriser le contexte, c’est refuser que la puissance de la co-pensée impose sa propre dynamique indépendamment de ce qui est réellement en jeu.
Ce principe est essentiel parce que la perte de contexte est l’un des premiers signes de l’ivresse intellectuelle. Une pensée décontextualisée peut devenir brillante, cohérente et performante tout en étant inadaptée, inutile ou même nuisible. En maintenant la frontière du contexte, la sobriété intellectuelle protège la pensée de l’abstraction excessive et garantit que la co-pensée reste au service du réel, plutôt qu’en surplomb de celui-ci.
Question-clé (humaine)
Dans quel contexte précis suis-je en train de co-penser, et ce contexte justifie-t-il réellement ce niveau de puissance ?
Prompt socratique à transmettre à l’IA, ou mieux : à un.e ami.e
Tu agis comme un interlocuteur socratique.
Aide-moi à clarifier le contexte exact dans lequel cette co-pensée s’inscrit.
Commence par reformuler ce que tu comprends de la situation, des enjeux, des personnes concernées et de la temporalité évoquées dans mon propos.
Puis aide-moi à repérer si la co-pensée se poursuit par habitude, par confort ou par inertie, plutôt que par nécessité contextuelle.
Ne conclus pas à ma place.
Termine en me posant une seule question qui m’oblige à décider si ce contexte justifie réellement le régime de co-pensée que j’emploie.
Je m’engage à expliciter et maîtriser le contexte dans lequel j’entre en co-pensée avec une IA, et à interrompre cette co-pensée lorsque le contexte ne la justifie plus.
Article 3 — Frontière de l’intention
Toute co-pensée avec l’IA doit être guidée par une intention explicite.
Il s’agit ici de rappeler que la co-pensée n’est jamais neutre : elle est toujours orientée par une finalité, qu’elle soit clairement formulée ou non. Lorsque l’intention n’est pas explicitée, la co-pensée tend à dériver vers ce que la machine facilite le plus facilement : produire, optimiser, accélérer. La sobriété intellectuelle exige donc de réancrer la co-pensée dans une intention consciente, assumée et formulable par l’humain.
Ce principe s’applique par un effort volontaire de clarification : avant d’engager ou de poursuivre une co-pensée, il convient de se demander ce que l’on cherche réellement à faire — comprendre une situation, explorer des options, décider, expliquer, ou simplement produire un résultat. Il implique également une vigilance continue, car l’intention peut évoluer ou se dissoudre en cours de route. Appliquer ce principe, c’est accepter de réajuster, voire d’interrompre la co-pensée lorsque celle-ci ne sert plus l’intention initiale.
Ce principe est crucial parce que l’IA excelle à produire sans intention propre. Si l’humain abdique la sienne, la co-pensée devient un enchaînement de productions sans direction intellectuelle claire. L’explicitation de l’intention protège la pensée de l’automatisme et garantit que la co-pensée reste un acte humain, orienté et responsable, plutôt qu’un simple flux de résultats.
Question-clé (humaine)
Pourquoi suis-je en train de co-penser avec l’IA : pour comprendre, pour décider, ou simplement pour produire ?
Prompt socratique à transmettre à l’IA, ou mieux : à un.e ami.e
Tu agis comme un interlocuteur socratique.
Aide-moi à clarifier mon intention réelle dans cette co-pensée.
Commence par reformuler ce que tu comprends de ce que je cherche à faire ici.
Puis mets en évidence toute ambiguïté possible entre compréhension, décision et production.
Ne me propose ni solution ni orientation.
Termine en me posant une seule question qui m’oblige à formuler moi-même mon intention de manière explicite et assumée.
Je m’engage à clarifier mon intention avant et pendant toute co-pensée avec une IA, et à refuser les glissements inconscients vers une production automatique ou dénuée de sens.
Article 4 — Frontière de l’effort intellectuel
La sobriété intellectuelle exige le maintien d’un effort intellectuel humain réel.
Il s’agit ici d’affirmer que penser ne se réduit ni au résultat produit ni à la fluidité du processus. L’effort intellectuel — hésiter, formuler, reformuler, douter, résister à la facilité — fait partie intégrante de l’acte de penser. La symbiose humain–IA rend possible une réduction massive de cet effort, parfois jusqu’à sa quasi-disparition. La sobriété intellectuelle ne condamne pas cette facilitation, mais refuse que l’effort humain soit entièrement absorbé par la machine.
Ce principe s’applique en prêtant attention aux moments où la pensée devient trop fluide, trop immédiate, trop “propre”. Il invite à repérer les zones où la difficulté aurait dû être traversée par l’humain — formulation imprécise, tension conceptuelle, incertitude — mais a été contournée par la puissance de la co-pensée. Appliquer ce principe, c’est parfois ralentir volontairement, reformuler avec ses propres mots, ou accepter de rester plus longtemps dans l’inconfort d’une pensée inachevée.
Ce principe est essentiel parce que l’effort intellectuel n’est pas un coût à minimiser, mais un lieu de transformation. C’est dans la résistance que se forment la compréhension profonde, la capacité de jugement et la maturité intellectuelle. Lorsque l’effort disparaît totalement, la pensée peut rester performante en apparence, mais elle devient superficielle, fragile et difficilement appropriable. Maintenir un effort humain réel est donc une condition de justesse et de liberté intellectuelle.
Question-clé (humaine)
Quel effort intellectuel suis-je réellement en train de fournir moi-même dans cette co-pensée ?
Prompt socratique à transmettre à l’IA, ou mieux : à un.e ami.e
Tu agis comme un interlocuteur socratique.
Aide-moi à identifier les moments où j’ai réellement fourni un effort de pensée, et ceux où la difficulté a été absorbée ou contournée par la co-pensée avec l’IA.
Commence par reformuler ce que tu comprends de mon raisonnement actuel.
Puis mets en évidence les zones où la fluidité est telle qu’elle pourrait masquer une absence d’effort intellectuel de ma part.
Ne m’explique rien et ne reformule pas le contenu à ma place.
Termine en me posant une seule question qui m’oblige à reconnaître ce que j’aurais dû traverser moi-même comme difficulté.
Je m’engage à maintenir un effort intellectuel personnel, à ne pas contourner systématiquement la difficulté et à accepter l’hésitation, la lenteur et l’inconfort comme parties intégrantes de l’acte de penser.
Article 5 — Frontière de l’appropriation
Une pensée n’est sobre que si elle est appropriable par l’humain qui la mobilise.
Il s’agit ici de rappeler qu’une pensée ne devient véritablement humaine que lorsqu’elle peut être portée, habitée et assumée par celui qui la formule. La co-pensée avec l’IA permet de produire des formulations, des raisonnements et des structures d’une grande qualité apparente, mais cette qualité formelle ne garantit en rien leur appropriation réelle. La sobriété intellectuelle exige que ce qui est pensé puisse devenir sien, et non rester un artefact extérieur, même performant.
Ce principe s’applique en vérifiant concrètement le degré d’appropriation de ce qui est produit. Être capable de reformuler une idée avec ses propres mots, de l’expliquer à un tiers sans support technique, d’en défendre les implications ou d’en reconnaître les limites sont autant de signes que la pensée a été réellement intégrée. Appliquer ce principe, c’est accepter de constater qu’un contenu peut être juste ou élégant sans être encore approprié, et qu’il faut alors ralentir, retravailler ou simplifier.
Ce principe est fondamental parce qu’une pensée non appropriée affaiblit la responsabilité intellectuelle. Lorsqu’un individu ne peut pas porter ce qu’il mobilise, il devient dépendant du dispositif qui l’a produit et perd progressivement sa capacité de jugement autonome. L’appropriation est ainsi une condition de liberté intellectuelle : elle garantit que la co-pensée reste un soutien à l’intelligence humaine et non un substitut discret mais structurant.
Question-clé (humaine)
Puis-je faire mien ce qui est produit, le reformuler et l’assumer sans l’IA ?
Prompt socratique à transmettre à l’IA, ou mieux : à un.e ami.e
Tu agis comme un interlocuteur socratique.
Aide-moi à examiner mon niveau réel d’appropriation de ce qui a été produit dans cette co-pensée.
Commence par reformuler brièvement ce que tu comprends de l’idée ou du raisonnement en question, sans chercher à l’améliorer ni à l’enrichir.
Puis aide-moi à percevoir si cette formulation m’appartient réellement ou si je m’appuie encore implicitement sur la machine pour la soutenir.
Ne reformule pas le contenu à ma place de manière plus claire ou plus élégante.
Termine en me posant une seule question qui m’oblige à vérifier si je pourrais défendre cette idée sans aucun support technique.
Je m’engage à n’utiliser que des productions que je peux m’approprier, reformuler avec mes propres mots et défendre sans le soutien immédiat de l’IA.
Article 6 — Frontière de la responsabilité
La responsabilité intellectuelle est indélégable.
Il s’agit ici d’affirmer que penser engage toujours quelqu’un. Même dans une symbiose humain–IA, même lorsque la co-pensée est distribuée, assistée ou amplifiée, la responsabilité du contenu, des décisions et de leurs conséquences ne peut jamais être transférée à la machine. La sobriété intellectuelle commence au moment où l’humain reconnaît qu’aucun dispositif technique ne peut répondre à sa place de ce qui est pensé, dit ou décidé.
Ce principe s’applique par une vigilance constante sur les mécanismes de déplacement de responsabilité. Il invite à repérer les moments où l’on s’abrite derrière l’IA — explicitement ou implicitement — pour justifier une décision, une analyse ou une formulation. Appliquer ce principe, c’est refuser les formulations qui diluent l’agentivité (« l’IA dit que… », « l’IA a décidé que… ») et réaffirmer systématiquement la responsabilité humaine dans l’acte de penser et d’agir.
Ce principe est fondamental parce que la perte de responsabilité est l’un des effets les plus insidieux de l’ivresse intellectuelle. Lorsqu’aucun sujet ne se reconnaît pleinement responsable, la pensée devient dangereusement légère : elle peut être performante, persuasive ou techniquement correcte, tout en étant moralement et intellectuellement désengagée. Maintenir la frontière de la responsabilité, c’est préserver la dignité de la pensée humaine et sa capacité à répondre de ses effets dans le monde.
Question-clé (humaine)
Suis-je prêt à répondre personnellement de ce qui est pensé, dit ou décidé ici ?
Prompt socratique à transmettre à l’IA, ou mieux : à un.e ami.e
Tu agis comme un interlocuteur socratique.
Aide-moi à clarifier qui porte réellement la responsabilité de ce qui est en train d’être pensé ou formulé.
Commence par reformuler ce que tu comprends de l’enjeu et de la décision ou de l’énoncé en question.
Puis mets en évidence toute zone où la responsabilité pourrait être implicitement déplacée, diluée ou attribuée à la machine.
Ne me rassure pas, ne moralise pas et ne conclus pas à ma place.
Termine en me posant une seule question qui m’oblige à assumer explicitement les conséquences possibles de cette pensée.
Je m’engage à assumer pleinement la responsabilité intellectuelle de ce qui est pensé, écrit ou décidé avec l’aide d’une IA, sans la transférer implicitement à la machine.
Article 7 — Principe d’amplification maîtrisée
L’intelligence artificielle est un amplificateur cognitif, non un régime de pensée autonome.
Il s’agit ici d’affirmer une distinction fondamentale entre amplifier une pensée existante et imposer un régime de pensée externe. L’IA peut étendre, accélérer ou densifier une réflexion humaine, mais elle ne doit jamais devenir le cadre implicite auquel l’humain s’adapte sans s’en rendre compte. Lorsque la co-pensée commence à dicter son propre rythme, sa propre structure ou ses propres priorités, elle cesse d’amplifier la pensée humaine et commence à la remodeler.
Ce principe s’applique par une vigilance sur la dynamique de la co-pensée : qui conduit réellement le raisonnement, qui fixe la direction, qui décide quand approfondir, quand s’arrêter, quand changer de registre. Appliquer l’amplification maîtrisée, c’est rester attentif au fait que l’IA doit suivre la pensée humaine, et non l’inverse. Cela peut impliquer de reformuler hors de l’IA, de suspendre temporairement son usage, ou de revenir à une pensée non assistée pour vérifier que le fil directeur reste humain.
Ce principe est crucial parce qu’une amplification non maîtrisée conduit à une forme subtile de dépossession intellectuelle. Même sans délégation explicite, l’humain peut progressivement s’ajuster au régime de la machine : vitesse, style, profondeur apparente, logique d’enchaînement. Préserver l’IA comme amplificateur — et non comme régime autonome — est une condition essentielle pour maintenir l’autonomie, la liberté et la responsabilité de l’acte de penser.
Question-clé (humaine)
L’IA amplifie-t-elle ma pensée, ou suis-je en train de m’adapter à son régime plutôt qu’au mien ?
Prompt socratique à transmettre à l’IA, ou mieux : à un.e ami.e
Tu agis comme un interlocuteur socratique.
Aide-moi à observer la relation entre ma pensée et la dynamique de la co-pensée assistée par l’IA.
Commence par reformuler ce que tu comprends de mon raisonnement et de la manière dont il progresse.
Puis aide-moi à distinguer ce qui relève clairement de mon initiative intellectuelle et ce qui semble guidé par la logique, le rythme ou les suggestions implicites de la machine.
Ne modifie pas le contenu et ne l’améliore pas.
Termine en me posant une seule question qui m’oblige à décider si je conduis la co-pensée ou si je suis en train de m’y adapter.
Je m’engage à utiliser l’IA comme un amplificateur de ma pensée, et non comme un substitut, en restant maître du régime de co-pensée engagé.
Article 8 — Principe de maturité intellectuelle
La maturité intellectuelle à l’ère de la symbiose humain–IA se manifeste par la capacité à interrompre, réduire ou ajuster consciemment la co-pensée.
Il s’agit ici de reconnaître que la maturité intellectuelle ne se mesure pas à la quantité de puissance cognitive mobilisée, mais à la capacité de l’humain à rester souverain sur le régime de pensée dans lequel il s’engage. La symbiose humain–IA rend la co-pensée aisée, continue et séduisante ; elle tend ainsi à s’auto-entretenir. La sobriété intellectuelle introduit un critère décisif de maturité : la possibilité réelle de s’arrêter.
Ce principe s’applique par une attention explicite aux signes d’emballement, de dépendance ou d’inertie cognitive. Il invite l’humain à se demander non seulement s’il pourrait continuer à co-penser, mais s’il est encore capable de s’en détacher sans perte de clarté ou de sens. Appliquer ce principe, c’est accepter de suspendre une co-pensée même productive, de réduire volontairement l’intensité du dialogue avec l’IA, ou de revenir à une pensée plus lente, plus solitaire ou plus incarnée lorsque cela devient nécessaire.
Ce principe est fondamental parce que l’incapacité à interrompre une co-pensée est le signe d’un déplacement de pouvoir. Lorsque l’humain ne peut plus réduire ou arrêter le processus sans inconfort majeur, la symbiose cesse d’être maîtrisée et devient aliénante. La maturité intellectuelle se manifeste précisément dans cette liberté de retrait : elle garantit que la co-pensée reste un choix et non une dépendance, et qu’elle demeure compatible avec une pensée humaine autonome et habitable.
Question-clé (humaine)
Ai-je la capacité — et la liberté — de réduire ou d’interrompre cette co-pensée si nécessaire ?
Prompt socratique à transmettre à l’IA, ou mieux : à un.e ami.e
Tu agis comme un interlocuteur socratique.
Aide-moi à évaluer ma capacité réelle de retrait face à la co-pensée que j’ai engagée.
Commence par reformuler ce que tu comprends de mon niveau actuel d’engagement dans cette co-pensée.
Puis mets en évidence les signes possibles d’emballement, d’inertie ou de dépendance, sans juger ni conclure.
Ne me rassure pas et ne propose pas de solution.
Termine en me posant une seule question qui m’oblige à envisager explicitement l’arrêt, la réduction ou la suspension de cette co-pensée.
Je m’engage à conserver la capacité de réduire, suspendre ou interrompre la co-pensée, dès lors que je perçois un emballement, une dépendance ou une perte de discernement.
Article 9 — Principe d’innovation habitable
L’innovation durable repose sur des régimes de co-pensée habitables pour l’humain.
Il s’agit ici d’affirmer que toute innovation, aussi puissante soit-elle, n’a de valeur que si elle peut être vécue, intégrée et soutenue par l’humain dans la durée. La symbiose humain–IA rend possibles des régimes de co-pensée d’une intensité inédite, mais tous ne sont pas habitables. Un régime de pensée peut être techniquement performant tout en étant humainement épuisant, aliénant ou déséquilibrant. La sobriété intellectuelle introduit donc un critère décisif : l’habitabilité du régime de co-pensée.
Ce principe s’applique en évaluant non seulement l’efficacité immédiate d’un usage de l’IA, mais ses effets cumulatifs sur l’attention, le rapport à l’effort, la capacité de discernement et le plaisir même de penser. Il invite à se projeter dans la durée et à se demander si le régime de co-pensée adopté pourrait devenir un mode ordinaire de fonctionnement sans altérer la qualité de la pensée ou l’équilibre personnel. Appliquer ce principe, c’est accepter d’ajuster, de réduire ou de transformer un usage de l’IA dès lors qu’il devient difficilement soutenable à long terme.
Ce principe est essentiel parce qu’une innovation non habitable finit toujours par produire des effets de rejet, de dépendance ou d’épuisement. L’histoire des technologies montre que la puissance sans habitabilité conduit à des formes de désaffection ou de rupture. En plaçant l’habitabilité au cœur de l’innovation, la sobriété intellectuelle ne freine pas le progrès ; elle en garantit la viabilité humaine, cognitive et éthique.
Question-clé (humaine)
Le régime de co-pensée que j’adopte est-il habitable pour moi sur la durée ?
Prompt socratique à transmettre à l’IA, ou mieux : à un.e ami.e
Tu agis comme un interlocuteur socratique.
Aide-moi à examiner si le régime de co-pensée que j’adopte actuellement est humainement habitable dans la durée.
Commence par reformuler ce que tu comprends de ma manière actuelle de co-penser avec l’IA.
Puis aide-moi à percevoir, sans juger ni conclure, les effets possibles de ce régime sur mon attention, mon rapport à l’effort intellectuel et mon rapport au sens.
Ne me propose pas d’amélioration ni de solution.
Termine en me posant une seule question qui m’oblige à juger par moi-même si ce régime est soutenable et désirable à long terme.
Je m’engage à choisir des régimes de co-pensée habitables, soutenables dans la durée et compatibles avec mon attention, mon effort intellectuel et mon humanité.
Dispositions finales
La véritable puissance intellectuelle ne réside pas dans l’accès maximal à la co-pensée, mais dans la capacité humaine à choisir consciemment les frontières de sa pensée.
Il s’agit ici d’affirmer clairement que la symbiose humain–IA ne pose pas d’abord un problème de puissance, mais de liberté. La co-pensée devient problématique non lorsqu’elle est performante, mais lorsqu’elle cesse d’être choisie. Cette charte rappelle que l’humain ne se définit pas par ce qu’il peut faire avec l’IA, mais par sa capacité à décider comment et jusqu’où il pense avec elle.
Ces dispositions s’appliquent comme un principe de clôture réflexive : à tout moment, l’humain doit pouvoir suspendre, réduire ou réorienter la co-pensée, non sous la contrainte, mais par lucidité. Elles invitent à considérer la sobriété intellectuelle non comme une règle figée, mais comme une compétence dynamique, à réactiver chaque fois que la puissance disponible tend à s’imposer comme norme implicite.
Ces dispositions sont essentielles parce qu’elles conditionnent la viabilité humaine de la symbiose humain–IA. Sans la capacité de poser des frontières, la co-pensée risque de devenir un environnement cognitif subi, dans lequel l’humain s’adapte progressivement à des régimes de pensée qu’il n’a pas choisis. En affirmant le droit et la responsabilité de choisir ses frontières intellectuelles, cette charte pose la sobriété non comme un frein au progrès, mais comme la condition même d’une liberté intellectuelle durable.
Question-clé (humaine)
Suis-je encore en train de choisir mon régime de pensée, ou suis-je en train de m’y adapter sans m’en rendre compte ?
Prompt socratique à transmettre à l’IA, ou mieux : à un.e ami.e
Tu agis comme un interlocuteur socratique.
Aide-moi à examiner si le régime de co-pensée dans lequel je me trouve actuellement est le résultat d’un choix conscient ou d’une adaptation progressive à la puissance disponible.
Commence par reformuler ce que tu comprends de ma manière actuelle de penser avec l’IA.
Puis aide-moi à repérer les moments où j’ai activement choisi ce régime, et ceux où je m’y suis simplement ajusté.
Ne conclus pas et ne me donne pas de solution.
Termine en me posant une seule question qui m’oblige à décider si je souhaite maintenir, ajuster ou interrompre ce régime de pensée.
Je m’engage à rester vigilant face aux effets de la symbiose humain–IA sur moi-même, et à ajuster consciemment mes usages pour préserver ma liberté, ma maturité et ma responsabilité intellectuelles.
Date : Nom et prénom : Signature :
