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La fin des examens?

À l’heure où l’IA domine l’espace de l’écrit et de la performance informationnelle, l’examen sur ordinateur risque de n’évaluer que l’ombre de la pensée : la production de signes dans un milieu où la machine excelle déjà. 

Dans cet essai je propose de déplacer l’évaluation vers ce qui demeure irréductiblement humain — présence, vécu, émotions, responsabilité, tenue intérieure — tout en assumant un dilemme vertigineux : dès qu’une conscience s’exprime, elle devient information, donc potentiellement récupérable et ... imitable, simulable, générable. Dès lors, l’enjeu n’est pas de fuir le symbolique (impossible), mais de le subordonner, afin que l’école forme des consciences plutôt que des opérateurs, et que l’examen redevienne un rite de vérité plutôt qu’une simple vérification de compatibilité avec le monde-machine.

Le clavier ne mesure que l’ombre

Un examen sur ordinateur évalue aujourd'hui principalement la capacité d’un individu à produire des signes dans un espace où la machine excelle déjà. Il teste la rédaction, l’organisation, la restitution, l’argumentation, mais il le fait dans un milieu technique dont les règles favorisent la performance informationnelle. Et comme l’IA est devenue une puissance informationnelle supérieure, l’évaluation devient immédiatement suspecte : elle confond la pensée avec sa mise en forme calculable.

Je propose de réfléchir à une sortie radicale : si l’on veut évaluer ce qui est vraiment humain, il faut quitter cet espace symbolique et se déplacer vers une autre couche du réel, où la machine ne peut pas entrer. Il faut mesurer non pas le produit final, mais la personne vivante, sa présence, son vécu, ses émotions, son comportement. Bref : évaluer l’homme là où il est encore irréductible.

Mais aussitôt, une difficulté se glisse dans mon argument comme une lame : toute position consciente, dès qu’elle s’exprime, devient langage, donc information, donc récupérable. Le moindre mot prononcé est déjà “donnée”. Et voilà le dilemme : comment juger la conscience si sa seule porte de sortie est un couloir où les machines attendent ?

La vieille école savait ce qu’elle faisait

Ma réflexion n’est pas une lubie technophobe : elle renoue avec une intuition très ancienne, presque archaïque. Les civilisations ont toujours compris qu’une évaluation n’était pas seulement un test, mais un rite. Un rite de passage, un moment où l’individu se montre, et où il est regardé. Ce regard n’était pas uniquement “mesure”. Il était reconnaissance, discernement, parfois même transmission.

Dans l’histoire, l’examen n’était pas conçu comme une production de texte, mais comme une confrontation entre un sujet et une exigence. Même lorsqu’il était écrit, il gardait une dimension personnelle : on y lisait une voix, un style, une intériorité. L’ordinateur, lui, tend à réduire l’étudiant à un opérateur de saisie efficace. Ce n’est pas un progrès : c’est un aplatissement.

Evidemment, une autre tradition vient directement contester ma position : celle qui rêve de neutralité, d’objectivité, d’automatisation, de justice par la standardisation. Cette tradition est séduisante, mais elle oublie que la “justice” n’est pas seulement l’égalité des consignes. Elle est aussi la capacité d’un évaluateur à voir l’âme en train de lutter, à percevoir l’effort, la sincérité, l’intelligence incarnée.

L'humain n’est pas un texte

La pensée humaine consciente n’est pas réductible à l’information. Elle a une qualité intérieure, une densité vécue, une épaisseur intime. Et cette épaisseur ne se laisse pas capturer par des systèmes de symboles, même sophistiqués. Voilà pourquoi  un examen qui n’engage pas le vécu est vain : il ne prend que la surface.

L'éducation vise la formation de l’être, pas seulement la production de réponses correctes. Elle vise la maturation de la personne. Or une personne ne se “copie” pas, ne se “génère” pas, ne se “paraphrase” pas. Une personne se construit, souvent dans l’effort, parfois dans la douleur. Et l’ordinateur, lui, ne souffre de rien.

L'espace symbolique est inférieur à l’espace de conscience. Le premier est facilement reproductible ; le second est le lieu du jugement, du scrupule, de la responsabilité. Cette hiérarchie est conservatrice au sens noble : elle refuse qu’on confonde la mécanique et l’âme.

Protéger l’examen, c’est protéger l’institution

Si l’examen sur ordinateur devient la norme, ce n’est pas seulement un outil qui change : c’est la définition même du mérite qui dérive. On ne récompense plus l’intelligence comme vertu, mais la performance comme compatibilité technique. L’institution scolaire devient alors un centre de traitement de productions textuelles, plutôt qu’un lieu où l’on forme des consciences.

Or une institution qui n’évalue plus la conscience finit par ne plus la produire. Elle fabrique des individus capables de répondre, mais incapables d’habiter leurs réponses. Des êtres fluents, mais vides. Et à ce stade, la tradition n’est pas une nostalgie : c’est un garde-fou. Elle rappelle que l’humain n’est pas une interface.

Mais la tradition ne doit pas se figer. Mon  propos n’est pas “retour au papier” comme superstition. Il est : “retour à l’âme comme critère”. Si l’innovation sert cela, très bien. Si elle l’écrase, alors il faut avoir le courage d’interrompre le progrès. Parfois, conserver, c’est sauver.

Évaluer sans vécu, c’est humilier

Evaluer un étudiant sur des performances qui peuvent être mécanisées, c’est le mettre dans une compétition absurde. C’est lui demander d’être un ordinateur plus lent. C’est presque une insulte ontologique.

À l’inverse, une évaluation centrée sur le vécu, la parole sincère, l’exploration de soi, la responsabilité, le comportement, peut devenir une expérience formatrice. Elle peut libérer l’étudiant de la mascarade. Elle peut lui dire : “Je ne cherche pas ton texte parfait. Je cherche ta vérité et ta capacité à l’assumer.”

Évidemment, cela introduit des risques : subjectivité, biais, favoritisme. Mais la solution n’est pas de supprimer l’humain. La solution est d’améliorer l’humanité de l’évaluateur. Une justice déshumanisée n’est pas plus juste : elle est seulement plus froide.

Une alternative saine… mais dangereusement exigeante?

Changer de niveau, quitter l’espace symbolique pour l’espace de conscience : je sens que cela pourrait être une idée courageuse. Mais elle est rude. Car l’espace de conscience ne se mesure pas facilement, ne se standardise pas, ne se transforme pas en barème Excel.

La prudence oblige donc à reconnaître ceci : on ne peut pas remplacer tous les examens par des évaluations “de vécu” sans transformer profondément les enseignants, les critères, les formations, et même les finalités de l’école. Cela demande une évolution silencieuse, probablement coûteuse, très lente.

Mais l’utopie serait de croire que la fuite en avant technologique est plus réaliste. C’est l’inverse : croire qu’on peut préserver l’éducation en l’alignant sur les machines, c’est l’utopie la plus naïve de toutes. Car le monde machine ne fait pas de place à la fragilité. Et l’éducation est aussi l’art de la fragilité en croissance.

Le dilemme : parler, c’est déjà livrer

Même un oral, dès qu’il existe, se convertit en information. L’IA peut écouter, voir, analyser, imiter, aider, corriger - testez par exemple la fonction live de Gemini avec partage d'un écran, vous serez surpris. Finalement, l’espace de conscience semble introuvable, puisque toute conscience exprimée devient donnée.

Mais ici il faut une distinction capitale, que beaucoup refusent de faire : l’IA peut capter l’information, mais elle ne capte pas la source. Elle peut saisir la phrase, pas l’intention vécue qui l’a fait naître. Elle peut répliquer le style, pas la responsabilité intérieure.

Dès que l’on parle ou écrit, on entre dans le monde accessible aux machines. Mais l’examen n’est pas seulement le discours, il est la situation. Il y a un visage, un temps réel, une tension, une improvisation, une interaction, une présence. Ce sont des éléments que l’IA peut mimer, mais qu’elle ne vit pas. Et c’est précisément là que l’évaluation peut se déplacer : non vers le contenu, mais vers la tenue.

Le vécu est invérifiable — Comme la pensée

On pourrait me dire que les sentiments et le vécu, c’est ouvrir la porte au mensonge, au théâtre, à la manipulation émotionnelle. Et c’est vrai. Certains joueront la comédie. Certains sont déjà très bons pour ça.

Mais on oublierait ainsi que l’évaluation actuelle n’élimine pas la comédie : elle la déplace. L’étudiant apprend à produire des textes “acceptables”, à faire semblant de comprendre, à paraphraser, à optimiser. Ce n’est pas la suppression du mensonge : c’est son automatisation.

On me dira éventuellement : l’ordinateur garantit l’équité. Peut-être. Mais si l’équité consiste à mesurer tous les humains sur un terrain où la machine gagne, alors cette équité est une égalité dans la défaite. Une belle justice, oui, mais pour des fantômes.

Soit on forme des consciences, soit on forme des opérateurs

Si l’on persiste dans l’évaluation informatique, une mutation institutionnelle se produit. L’école devient un centre de certification de compétences textuelles, où l’étudiant apprend à générer des performances de surface. Il devient compétent dans l’espace symbolique, donc remplaçable.

Si l’on revient à l’évaluation incarnée, on réoriente l’éducation vers ce qui compte réellement : la capacité à tenir un jugement, à répondre de soi, à articuler une pensée dans une situation réelle, à vivre avec ses idées et non à les réciter.

C’est un choix politique et moral. Et ce choix ne se résume pas à “pour ou contre l’ordinateur”. Il se résume à ceci : voulons-nous des humains capables de se gouverner, ou des individus capables de produire ?

L’examen doit redevenir un rite de vérité

Ma position touche à quelque chose de presque sacré, au sens humain du terme : la dignité de la conscience. Évaluer, c’est dire : “Tu comptes. Ce que tu es vaut qu’on y prête attention.” Lorsque l’évaluation devient une interaction technique, cette dignité s’efface.

Je propose de retourner vers l’inaccessible aux machines. Mais il faut reconnaître une vérité paradoxale : ce n’est pas l’invisible pur qui sauvera l’humain, c’est le mystère incarné. Ce que la machine ne peut pas prendre, ce n’est pas l’information, c’est le sens vécu dans un être responsable.

Même si l’IA peut répéter mes phrases, elle ne peut pas porter mon poids. Elle ne peut pas être coupable, ni fidèle, ni courageuse. Elle peut produire des mots sur la conscience, mais elle ne peut pas “se tenir” dans la conscience. L’éducation doit donc viser cela : la tenue intérieure.

Bienvenue chez les vivants

Un examen qui reste dans l’espace symbolique devient progressivement une évaluation de la compatibilité humaine avec le monde machine. Et si c’est cela l’école, alors l’école perd sa raison d’être.

Mais voici mon dilemme: on ne peut pas trouver un espace “pur” hors information. La conscience est condamnée à s’exprimer. Et toute expression devient exploitable. Il n’y a donc pas de solution parfaite.

La seule issue réaliste n’est pas de sortir totalement de l’espace symbolique, mais de le subordonner. On garde des épreuves de production, oui, mais elles deviennent secondaires. Le cœur de l’évaluation doit se déplacer vers la présence, la compréhension en temps réel, la responsabilité, l’interaction, l’improvisation, l’engagement, la cohérence entre discours et attitude. Il faut évaluer ce que la machine peut écrire, mais surtout ce qu’elle ne peut pas être.

Ce serait “trop subjectif”? Oui. Comme la vie. Comme la pensée. Comme la dignité. 

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